• Quelques considérations sur le dessin du bonhomme en maternelle

    Elève Picasso : schéma corporel : Non acquis En cours d'acquisition (restons dans l'évaluation positive)

     

    Le dessin du bonhomme, il met (quasiment) tout le monde d'accord: Mignon aux yeux des parents , pour les enseignants de maternelle il est facile à relier aux programmes, à évaluer, compiler et faire évoluer à l'aide de toutes sortes de variantes plus ou moins farfelues (On peut faire "le dessin du bonhomme" aux pastels sur carton d'emballage, au coton tige sur papier alu, à l'acrylique sur papier bulles ou à l'aide de collages de publicité "pour varier" intello ). Le dessin du bonhomme et parfois même le "cahier du bonhomme", dans lequel on dessine un bonhomme par mois, est souvent présenté comme obligatoire au cycle 1. Je l'ai encore récemment entendu dans un reportage télévisé (blablabla l'enseignante fait dessiner chaque mois le bonhomme au tableau, conformément aux programmes blablabla cet exercice indispensable blablabla oh comme c'est charmant...)

     

    Comment ça se passe ? Généralement, l'enseignant donne comme consigne à chaque élève, à intervalles réguliers (mettons, une fois par mois) de dessiner "un bonhomme". Oui vous vous en doutiez. Parfois, la chanson d'Anne Sylvestre "pour dessiner un bonhomme" est exploitée.

    La chanson d'Anne Sylvestre

    L'usage de cette jolie chansonnette met bien en évidence ce qui est recherché dans cette exercice. L'enfant doit exécuter une procédure, une "recette" pour réaliser une production standardisée. L'enseignant évaluera ensuite la réussite du résultat en fonction de critères prédéfinis : la tête, les principaux éléments du visage, les membres, ... sont ils présents ? Chaque chose est elle correctement reliée à l'ensemble ?

    Cela permet paraît-il de déterminer si l'enfant a acquis la "conscience du schéma corporel". Donc en gros, si le gamin a oublié les bras de son bonhomme, c'est qu'il n'est pas conscient d'avoir des bras. S'il a relié les bras à la tête, c'est qu'il est persuadé que ses bras lui sortent des oreilles... Moui.

    Alors, le dessin du bonhomme permet-il de se faire une idée du degré de connaissance du schéma corporel du petit gribouilleur ? A mon humble avis, pas vraiment.

    D'abord, concrètement, les adultes présents aux côtés de l'enfant (maître ou ATSEM de la classe) ne peuvent la plupart du temps s'empêcher de "l'aider", plus ou moins consciemment. Cela peut passer seulement par un rappel plus ou moins appuyé de la procédure ("d'abord la tête... attends, là tu as oublié le ventre !" ) mais parfois l'adulte ne laisse presque aucune marge de manœuvre, de peur que le petit "fasse mal". L'élève n'a ainsi plus qu'à repasser le trait exécuté par l'adulte auparavant, ou encore l'adulte repasse par dessus le trait au crayon, en prenant soin de bien gommer les maladresses des petits dessinateurs.

    Nous sommes alors devant la contradiction interne qui veut que l'on doit tout évaluer chez les moins de 7 ans tout en restant constamment "positifs et bienveillants". De rituel aux allures de "scientifiquement prouvé", on se retrouve dans une mascarade assez fréquente en maternelle consistant  à exhiber fièrement des productions réalisées en réalité exclusivement par le personnel de l'école.

    Par ailleurs, la croyance que la correcte exécution de la procédure décrite par Anne Sylvestre (on fait d'abord un rond,...) équivaut strictement à la connaissance de l'anatomie humaine est à mon sens illusoire.

    En effet, on oublie alors comment fonctionne l'enfant qui dessine.

    Le dessin d'enfant, comment ça marche ?

     

    ° Le dessin de l'enfant est essentiellement langage. Il ne fonctionne absolument pas comme un appareil photo, même rudimentaire. Ainsi, s'il veut dessiner un soleil, il "sait" que soleil=forme ronde avec des rayons. S'il veut dessiner une maison, il tracera un carré surmonté d'un toit pointu, même s'il habite dans une barre d'immeuble, parce qu'il sait que carré+triangle au dessus = maison/foyer. Pour le bonhomme, c'est pareil !  Il intègre vite que bonhomme = un rond pour la tête, des points pour les yeux, des traits pour les membres. Nous adultes les y incitons d'ailleurs souvent lorsque nous remarquons des formes circulaires dans ses premiers gribouillis et nous exclamons "oh, le beau bonhomme !". Si le petit veut dessiner une princesse, il va donc tracer ce qui lui semble important : la robe, les cheveux... Il ne pensera pas forcément aux bras parce que les bras n'ont pas de rapport avec la signification "princesse". Ce n'est pas pour autant qu'il ignore que les êtres humains ont tous 4 membres (du moins la plupart du temps)

     

    Alors, est-ce que Maëlle ignore que les bonshommes ont des oreilles? Ou bien on s'en fiche parce qu'elle a seulement voulu représenter une famille et que l'item "oreilles" n'a rien à faire là-dedans ?

     

    Chez les aborigènes d'Australie ainsi, ce n'est pas le "bonhomme fil de fer" ni le "bonhomme têtard" qui signifient "être humain" mais un genre de haricot... Les personnages sont en effet traditionnellement tracés dans le sable, vus du dessus, assis en tailleurs. Les aborigènes d'Australie n'auraient pas acquis le schéma corporel ? Allons bon !

    Rêve du vieil homme sur la mort et le destin, peinture aborigène. / (Christian Markel/musée du Quai-Branly)

     

    ° L'enfant est en pleine expérimentation de procédés techniques... et parfois ça coince encore.

    Quelques considérations sur le dessin du bonhomme en maternelle

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    En petite section cela fait au mieux un peu plus d'un an qu'il s'essaye à laisser des traces sur le papier, et quelques mois à peine qu'il associe véritablement un tracé à une forme et une forme à la représentation de quelque chose. Alors quand les obstacles techniques s'en mêlent, ça devient compliqué. Ainsi, Gudule commence par le rond de la tête, surtout que la maîtresse l'a dit, et l'ATSEM lui a répété, et même la dame de la chanson le serine sans cesse... Alors Gudule fait un GROS rond. Parce qu'en plus c'est dur de faire un rond fermé. Et puis comme ça elle aura bien la place de faire les yeux, le nez (si elle y pense) et la bouche, et les pleins pleins pleins de cheveux qu'elle a dit, la dame de la chanson. Tant pis si elle n'a pas trop la place de faire le reste du bonhomme.

    Toto lui, il a bien tout fait comme on lui a dit, la tête, le ventre, les bras, la tête... mais la maîtresse n'est pas contente parce que pour que les bras soient bien bien attachés, ben il les a fait dépasser du plus gros rond. Comment ça le plus gros rond c'est la tête. Ben oui puisqu'on vous dit que c'est le premier truc à dessiner et le plus important, on le fait en grand... Et le ventre ben il est trop petit pour qu'on lui rajoute des trucs en plus, d'abord.

    Zébulon, lui il en a marre des bonshommes. Un bonhomme quoi d'abord ? Batman il connaît, papa, maman, à la limite, il connaît. Bulbazaure ou encore le fantôme vampire de la mort qui tue, il saurait... mais "un bonhomme" c'est quoi ça ? D'abord il en a déjà fait le mois dernier. La maîtresse était contente. Alors là il va juste faire un gribouilla dans un coin et comme ça il pourra aller jouer au coin poupée avec Toto. Tant pis si la maîtresse en déduit que la conscience du schéma corporel est encore seulement en début fragile de cours d'acquisition et qu'elle ne colle pas la jolie gommette.

    Alors là Miro t'es mignon mais je ne sais pas ce qu'on va bien pouvoir cocher comme case...

     

    En considérant le dessin du bonhomme, comme recette de cuisine à enseigner aux enfants et permettant d'évaluer la conscience du schéma corporel, on ne permet pas le développement des potentialités des jeunes dessinateurs.

     

    De vrais créneaux réguliers de dessin libre (J'ai expliqué ici ce que j'entendais par là) seraient bien plus à même de faire progresser les élèves de la petite à la grande section, et même d'évaluer leurs progrès si on y tient vraiment !

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    Rikki
    Vendredi 18 Août à 16:03

    D'autant plus que la chanson d'Anne Sylvestre n'est pas du tout destinée à ça, bien au contraire !

    D'ailleurs, sa conclusion est sans appel : "pour dessiner Maman, on s'y prend tout autrement". Et c'est sûrement dans ce "tout autrement" que tout se joue.

    2
    Lundi 21 Août à 15:00

    Bonjour,
    Article intéressant.

    Connaissez-vous notre album : Que me manque-t-il ?
    Ce magnifique livre vous permettra d’aborder, les structures syntaxiques du questionnement à travers les différentes étapes du dessin du bonhomme...
    http://www.ebla-editions.fr/home/32-que-me-manque-t-il-9782913393714.html

    Salutations

     

      • Lundi 21 Août à 16:47

        Si vous jugez l'article intéressant, vous pouvez sans doute offrir votre livre en hommage à l'auteur, Ebla Editions ? Qu'en pensez-vous, n'est-ce pas une idée intéressante ? yes

      • Mardi 22 Août à 19:38

        Je trouve l'idée intéressante à partir du moment où on est dans une démarche de "coup de pouce" et de réflexion sur la procédure utilisée plutôt que dans du "dessin par étape" où on donne juste à l'enfant une recette à appliquer sans réfléchir. Par contre je n'ai pas lu le livre, je n'en connais que ce qu'on peut lire sur votre lien ;)

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