• Ni pastiches ni loisirs créatifs ?

     

    Ni pastiches ni loisirs créatifs ?

    La Raie de Chardin, copiée par Matisse.

    Pourquoi faire démarrer la plupart de mes séances par l’observation d’une œuvre d’art ?

     

    Cela n’a rien d’évident et je suis loin d'être sûre d'avoir raison !

    Dès le collège (je n’ai pas choisi d’option arts plastiques au lycée, je me suis formée comme j’ai pu en dehors de l’école) je me souviens que nos professeurs nous mettaient en garde contre le risque, alors bien mystérieux pour moi, de faire du « à la manière de ». C’était aussi un conseil qui revenait sans cesse lors de ma préparation à l’épreuve orale d’arts visuels du CRPE.

    Alors, qu’entendaient-ils par « faire du àlamanièrede » ? Si j’ai bien compris, c’est exactement ce que nous faisions la plupart du temps au collège. On nous montrait une œuvre, généralement d’art contemporain, et nous devions faire à peu près la même chose avec le matériel à notre disposition, c’est à dire 3 bouts de ficelle et un ou deux gadgets à la mode (j’ai de merveilleux souvenirs d’un « vaporisateur à bouche », qu’il nous fallait absolument acheter, quitte à faire quatorze boutiques pour le trouver, et qui nous a servi une seule fois en 4 ans). Ensuite le professeur nous complimentait mais nous disait 9 fois sur 10 que c’était quand même « un peu trop du àlamanièrede » puis nous faisaient un laïus sur le grand artiste en question.

    Parfois ils inversaient donc la démarche, nous avions une consigne censée être un peu mystérieuse, et c’est seulement ensuite qu’on nous dévoilait quel grand artiste de la seconde moitié du XXe siècle avait fait la même chose que nous. Pour s’en sortir, il fallait trouver le moyen de suivre la consigne tout en étant le plus éloigné possible de ce à quoi les enseignants s’attendaient de notre part, et surtout baratiner assez bien pour que tout ait l’air réfléchi (j'étais très forte à ce jeu).

    Faire du « àlamanièrede » c’était donc répondre bêtement à la question, tenter de copier le produit fini sans avoir nécessairement compris la démarche qui y avait conduit et sans avoir le matériel ni le savoir-faire qui auraient permis d’arriver à la cheville de l’original.

     

    Faire faire du « à la manière de » en primaire, c’est donc aussi un peu cela, à savoir faire singer des artistes par des élèves de moins de 11 ans, avec plus ou moins de bonheur. Afin que les pastiches soient un peu plus ressemblants, les enseignants vont donc, surtout en maternelle, piocher dans l’art contemporain, mais il faut bien avouer que, à part si l’on se contente de Buren ou de Toroni, et encore, faire croire à des enfants de cet âge qu’ils vont pouvoir se mesurer à des artistes reconnus serait une imposture. Les élèves peuvent vite se décourager en se rendant compte qu’on les « arnaque » en leur faisant croire qu’ils sont des Picasso en herbe alors qu’ils voient bien qu’ils ne font que suivre les conseils de leurs enseignants sans savoir où ils vont. De plus, cela contraint à se cantonner à une toute petite partie de l’histoire de l’art, qui n’est pas forcément celle qui réjouit le plus les enfants à la longue, même si les bambins de moins de 6 ans sont très attirés par les couleurs vives et les formes franches qu’on retrouve souvent dans ces œuvres.

     

    S’inspirer des grands maîtres n’est donc pas a priori l’idée du siècle, d’autant qu’on peut considérer que leur étude est prématurée en primaire. Est-ce vraiment judicieux de leur présenter des tableaux de Léonard de Vinci alors qu’ils ont l’âge des cahiers de coloriages et des cartes pokemon ? N’est-ce pas mettre la charrue avant les bœufs au risque de les dégoûter à jamais de la peinture ?

     

    Pourquoi, alors, ne pas simplement se contenter de laisser les élèves s’exprimer, éventuellement en mettant certaines techniques à leur disposition, voire en leur enseignant certains procédés de façon plus guidée, mais sans leur mettre sous le nez des artistes avec lesquels les écoliers ordinaires n’ont pas grand chose de commun ?

     

    Après tout, je suis très admirative de la démarche de Freinet et des travaux présentés dans « l’art enfantin » par exemple. Or, il ne me semble pas que celle ci se fonde sur des liens avec l’histoire de l’art. Il s’agit plutôt de permettre à l’enfant de s’exprimer le plus librement possible, en lui donnant une gamme de moyens très étendue à cette fin. De nombreux conseils sont échangés entre instituteurs pour que les élèves qui leur sont confiés puissent s’essayer à la sérigraphie, à la peinture à la colle, …

    Les travaux présentés sont de grande qualité et ne peuvent susciter que l’admiration, d’autant qu’ils n’ont rien de médiocres plagiats de peintures abstraites tels que peut les engendrer le « à la manière de ».

    Ni pastiches ni loisirs créatifs ?

    École de Saint-Cado, Morbihan (Photo H. Robic), in art enfantin n°1 décembre 1959.

     

     

    A l’heure actuelle, les « recettes » des enseignants du primaire me paraissent de plus en plus échangées sur les blogs, ou sur pinterest par exemple, et des productions d’arts visuels dignes de catalogues de loisirs créatifs (on est loin des techniques Freinet qui faisaient la part belle à des outils très simples et à des matériaux de récupération, les marchands de fournitures de beaux-arts doivent d'ailleurs se frotter les mains...)  fleurissent un peu partout sur la toile. Souvent ces dernières sont très jolies, bien plus jolies que les pauvres griffonnages de mes élèves, il faut bien que je le reconnaisse.

     

    Malgré tout, je m’obstine… Pourquoi ?

     

    D’une part, le fait de partir d’une œuvre permet une première découverte culturelle et je crois que nos élèves ont le droit de bénéficier du patrimoine mondial de l’humanité, et que ça se fera d’autant mieux, d’autant plus profondément et que ce sera d’autant moins empêché par des préjugés de toutes sortes que la première « imprégnation culturelle » aura lieu tôt. Cependant, cela implique qu’on choisisse des œuvres adaptées et qu’on ne force pas les choses : pas de cours indigestes d’histoire des arts, pas d’images choquantes ou violentes, un grand nombre d’œuvres de toutes sortes afin que tous les goûts qui sont dans la nature puissent s’y retrouver et que les élèves ne se retrouvent pas enfermés dès leur prime enfance dans un seul courant artistique, (que ce soit la peinture surréaliste ou la sculpture précolombienne)

     

    Mais ce n’est pas pour juxtaposer un peu d’histoire des arts et un peu de patouille que je persiste dans la volonté de partir le plus souvent d’une œuvre d’art, c’est bien parce que je tiens à une démarche particulière qui consiste à observer une image et à l’analyser pour en tirer une démarche que l’on réinvestit ensuite dans une production plastique puis plus tard dans d’autres contextes (scolaires ou non)

     

    Ainsi, on ne singera pas l’œuvre en suivant étape par étape un guidage extérieur pour produire une copie (« alors là vous allez faire des rayures à la peinture, comme ça, et comme ça , sur toute la page, avec à chaque fois un écart comme ça , et regarde, ça fait comme du Buren ! » ) mais on en dégagera quelques caractéristiques pour comprendre comment on peut s’exprimer soi-même avec plus d’autonomie que lorsqu’on copie un tableau avec ses 3 godets de peinture à l’eau et son pinceau en plastique sur une feuille A4…

    Dans ce contexte, on ne fait pas croire à l'enfant qu'il va devenir Turner en 3 minutes, mais l'élève pourra avoir pris conscience par lui-même (grâce au guidage de l'enseignant) de certains éléments de l’œuvre. Ainsi il pourra mieux comprendre ce qu'est une ligne d'horizon et comment la tracer que si on lui indique simplement qu'il faut qu'il trace une ligne horizontale sur sa feuille ou à l’extrême inverse, que si on le laisse se dépatouiller en lui disant de "dessiner le paysage qu'il voit" en s'attendant à ce que l'enfant remarque tout seul cette ligne (ou d'ailleurs, en ne s'attendant à rien de tel mais en se désintéressant complétement du résultat obtenu et de son amélioration au fil du temps).

    Par ailleurs, j'ai déjà expliqué que je pensais que les moments d'observation permettaient de développer les capacités des élèves, au niveau de leur analyse de ce qu'ils voient mais aussi du point de vue de leur syntaxe et de leur vocabulaire.

    Évidemment ces considérations portent sur un idéal vers lequel je tends et je ne prétends pas que les élèves qui suivront cette démarche deviendront tous comme par magie extrèmements habiles de leurs mains, mais j'espère qu'ils en tireront tout de même profit.

     

     "Mes" rhinocéros d'après Dürer, sur le blog de doublecasquette.

     

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  • Commentaires

    1
    Samedi 7 Juin 2014 à 12:35

    Très bien.

    Et puis, on ne représente jamais mieux quelque chose qu'à partir d'une représentation de cette chose. Comment comprendre quelle ligne choisir pour tracer à plat un objet en relief ? 

    C'est un peu la conséquence logique du mécanisme de la perception tel que l'explique Gombrich : on ne voit qu'à partir de représentations mentales préalables.

    2
    Samedi 7 Juin 2014 à 16:08

    C'est vrai, mais je ne suis pas certaine que ce soit un argument valable pour justifier le fait de partir d'une oeuvre existante, parce que justement c'est ce qui peut freiner les enfants et leur rendre inaccessible le dessin d'observation : Les jeunes enfants (et la plupart des adultes qui n'ont jamais appris le dessin) représentent non ce qu'ils voient mais "les représentations mentales préalables" effectivement (le soleil avec des rayons, le ciel comme une zone bleue très loin au dessus du reste, ... ) c'est pourquoi lorsqu'on apprend les bases du dessin, on travaille le plus souvent d'après nature (ou au moins d'après photo, si le travail d'après nature est impossible) ce qui permet finalement d'apprendre à regarder sans le filtre des représentations culturelles que nous avons intégré si profondément qu'elles sont inconscientes (les souris ressemblent-elles vraiment à Mickey ? ) C'est pourquoi aussi, dans le contexte scolaire, je pense qu'il faudra multiplier les exercices de dessin d'observation même si ça se fera plutôt en découverte du monde qu'en dessin. Cela permet de réinvestir la technique du dessin de base et de travailler l'observation du réel.

    3
    Samedi 7 Juin 2014 à 16:29

    "pas d’images choquantes ou violentes"

    Alors, pas ... ni de ... ! Mais pourquoi donc ? Les enfants seraient-ils insensibles à l'Art et incapables de passer par-dessus leurs sensibleries de gosses lorsqu'il s'agit d'œuvres monumentales du patrimoine ?

    Puisque celui-ci est à la mode chez les adultes, ne peuvent-ils faire un effort ?

    PS : C'est une private joke, ne vous inquiétez pas ! he

    4
    Samedi 7 Juin 2014 à 19:21

    A propos de private joke, tu as vu, je t'ai battue, j'ai posté une photo d'avant les années 1960 he Je vis dans un autre espace-temps, c'est l'âge vois-tu... arf

    5
    Samedi 7 Juin 2014 à 19:38

    Oui, c'est affreux ! Un enfant martyr avec une blouse, les doigts gourds d'avoir reçu trop de coups de règle ! Comment peux-tu oser regretter une époque aussi abjecte... Tu sais que cet enfant a dû quitter l'école à huit ans pour aller pousser des wagonnets dans les mines de gruyère, derrière le village de la Guerre des Boutons ? Et qu'ayant appris à lire par une méthode que l'amie Ricorée réprouve, il a fini au Ku Klux Klan ?

    6
    Mardi 10 Juin 2014 à 13:31

    @ Phi

    Disons que le dessin d'un objet en relief n'est possible que si, dans sa tête, on sélectionne les lignes à dessiner, et si l'on passe en revue les chevauchements de plan.

    C'est un travail très complexe. Il me semble plus progressif de faire imiter des dessins d'objets en relief, et d'en faire ainsi une partie à la place de l'élève.

    Mais dans l'absolu, des dessins sans valeur artistiques feraient aussi bien l'affaire. En outre, si l'on ne faisait jamais représenter directement des objets en relief, l'élève ne pourrait pas réinvestir ces techniques en se les appropriant.

    Plus généralement, il me semble que les deux processus graphiques, analytique (je décompose et je détaille à partir d'une forme préexistante) et synthétique (je compose une représentation par adjonction de détails mis bout à bout), doivent être mobilisés alternativement.

    Un gamin ne faisant que du dessin libre, sans véritable cours de dessin, aura tendance à ne faire que du dessin synthétique raffiné, sans jamais parvenir à créer un effet d'ensemble (certains "dessinateurs" amateurs adolescents sont ainsi capables de raffinement prodigieux, et laborieux, dans le détail sans jamais faire un personnage qui se tient). Un gamin qui ne ferait que du dessin analytique... , ça n'existe pas, ce n'est pas naturel.

    7
    Mercredi 11 Juin 2014 à 10:45

    oui, c'est ça :)

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